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Musique absolue

 

Une répétition avec Carlos Kleiber

 

Par Bruno Lemaire

 

 

Nous sommes suffisamment critiques et parfois injustes envers les hommes politiques, pour apprécier  et déguster ce livre écrit dans l’admiration par un amateur de musique qui  connut le sujet par le biais des rares enregistrements laissés à la postérité et encore disponibles et un entretien avec l’un de ses instrumentistes chevronnés en la personne d’un Violon super soliste  à la retraite ayant élu domicile  en la ville éternelle.

 

Il ne s’agit ni d’un portrait ni d’une biographie, écrits et parus au nombre de deux[1] et publiés du vivant de ce chef.

Ce livre vient comme un complément à un témoignage donné sur la chaîne ARTE en Mai 2011 et dont le titre : Carlos Kleiber un chef de légende réveillait en ceux qui le connurent une émotion profonde.

En effet, Carlos Kleiber ne quitte pas le cœur de ses admirateurs et même, fait assez étonnant, son aura et les témoignages laissés incitent de jeunes et moins jeunes mélomanes à le découvrir.

Chef inclassable, hors de toute étiquette, il était inutile de dire ou  de le qualifier de supérieur à tel autre chef parmi ses contemporains. Je n’ai jamais pensé et nombre de ses admirateurs avec moi que, Kleiber qui savait développer une méthode de travail si perfectionnée et performante à transmettre les  règles de Son interprétation, était un “professionnel“ de la baguette !

Non ! Carlos Kleiber se situait  bien ailleurs et autrement… Pour moi il demeura un artiste au plus haut sens du terme tout au long de sa fulgurante carrière. J’aime mieux penser à lui comme à un révélateur de ce que la musique écrite et relue selon l’époque et  le caractère du temps peut apparaître à l’auditeur comme au musicien qui prend la précieuse charge à son compte. Un medium entre le désir d’apprendre et la réalisation d’une attente parfois insoupçonnée…Il conserva jusqu’à la fin la notion d’humilité face à la création, au dédoublement que nécessite tout accouchement d’une œuvre ! Sachant par intuition que, ce qui touche et bouleverse n’est pas tant la “redite“ des œuvres mais leur redécouverte à chaque renaissance.

Il savait l’oubli des choses trop souvent exprimées ou  trop vues et ne se fourvoyait jamais dans des chemins qui ne l’auraient pas inspiré. Ainsi oublia nombre de compositeurs, son répertoire peut sembler court  .Mais il le porta au pinacle.

Il demeure inoubliable, incomparable ayant  été à la fois profondément fidèle aux compositeurs élus de lui tout en cultivant un art de la fantaisie et de l’imagination recréatrice la plus originale et la plus inattendue.

Et cela Bruno Lemaire et son complice nous en parle par l’exemple. Ainsi dès les premières pages dans un commentaire d’écoute de la Septième de Beethoven entendue sans en connaitre les interprètes, B.L.M commente : On aurait dite que le chef  dirigeait la hache à bout de bras !s

L’image est saisissante et vraie à hurler de joie le cœur battant. Comme avant la mort de Tristan, enregistrement avec René Kollo et Margareth Price, on sort de la tempête et de l’absence de voile à l’horizon tandis que Tristan attend comme de la  mer de Cornouailles ! Mouillés, trempés de musique en remous, au sens propre, brisé comme des esquifs .Et que dire de la lumière qui nimbe les amants au deuxième acte, alors que l’orchestre bien qu’omniprésent semble avoir brûlé ses pupitres. En 1974[2] le futur Directeur de Montpellier dut demeurer sur un banc, comme sans connaissance en face du Festspielhaus durant une demie heure brisé d’émotion.

Et ce livre dit cela, il parvient à nous conduire à écoutera faire disparaître la notion du temps qui nous sépare de ce temps révolu.

J’ai eu l’extrême bonheur de l’entendre de le voir diriger à plusieurs reprises et sur un nombre de décennies suffisamment ample pour pouvoir saisir au plus près le dire de cet homme (le témoin du livre).Parfois Kleiber semblait épuisé de ce dédoublement :instrumentiste redevenant simple créature humaine. Il plongeait ou s’envolait selon le cas si intensément avec les œuvres qu’il lui fallait ressurgir et cela prenait un temps variable ! Il revenait à la réalité !Au ras des “pâquerettes“[3] et semblait alors d’un caractère difficile.

Il apparaissait comme par hasard  et il répétait dans l’oubli total des mœurs habituelles.

Ou alors il décommandait deux à trois concerts d’un coup ! Où laissait la fosse de Bayreuth- pour aller se reposer – un jour ou deux ? Il se faisait invisible, injoignable sous prétexte que son éditeur de disques voulait à toute force lui faire enregistrer le Ring [4].Il n’enregistra que ce qu’il sentait pouvoir laisser de lui comme preuve de son excellence. Un bon nombre de concerts tant en disque qu’en vidéo. Ses Concerts du Nouvel an à Vienne furent d’une légèreté dansante et diaprée avec de la tenue et un souffle puissant qui mena à une sensation d’aisance parfaite, alors qu’il s’étonna de devoir laisser applaudir, comme ses collègues, à la Marche de Radetzky !

Nous restent aussi en vidéo  : Un Chevalier à la Rose de Richard Strauss avec Felicity Lott [5]capté à Vienne d’une splendeur et d’une sensibilité magiques .Une “Fliedermaus“ avec Pamela Coburn et Hermann Prey et la fabuleuse B.Fassbender en Orlowsky. Il parvient là encore  à rendre toute la superbe, le brio et chic mêlé de Kitsch de l’œuvre ! Et le tout semble tomber du ciel des main de Johan Strauss lui même.

Il venait à Salzbourg et s’asseyait à une table au Café Tomaselli, lisait son journal .Cela se passait dans les dernières années de la vie de Karajan qu’il admirait et venait écouter presque en tapinois.

En ces quelques années depuis son départ les enregistrements ont fleuri et internet répondra à toute demande.

Au cours de la dernière décennie il quitta l’Allemagne, partit en Slovénie, le pays de son épouse et vécut dans un chalet modeste face aux montagnes .De temps à autre il dirigeait un orchestre peu connu des “foules festivalières“ des pièces qu’il aimait ou que  les instrumentistes de ces orchestres demandaient.

Le témoin parle avec une sincérité, une émotion encore palpable et bouleversante, de l’amitié qui le liait à ce chef qui le fit “trimer“ comme il trimait lui même :

“Il creusait, il déterrait .Il arrachait la musique à la terre“(page 79).

Il refusa la Philharmonie de Berlin à la mort de Karajan en 1989 :

Chef à vie, non jamais. Parfait pour Karajan….Pour moi aucun sens. Page 81

Quel bonheur ! Nous entrons simplement dans l’univers du souvenir à la suite d’un des membres de l’Orchestre avec lequel Kleiber travailla le plus souvent  et qui fut une de ses rares relations amicales.

Carlos Kleiber fut un être angélique et mystérieux comme il n’en existe que très peu…Puisque nous sommes au domaine musical , l’exemple de Mozart, toutes proportions gardées peut servir de modèle de pensée. Mozart dont se demande comment chacun des gestes accomplis sembla miraculeux ?

Il désertait parfois  les coulisses comme un fuyard  après un concert ! Mécontentant les groupies amateurs d’autographes comme amis sincères,  pour rentrer chez lui dîner d’une goulasch avec sa femme.

On lui a attribué un caractère impossible, certains ont même dit épouvantable ! Il eut par moments des exigences envers certains  orchestres qui avoisinèrent l’insupportables et des demandes de cachets que peut être il voulut dissuasifs car il pensait qu’ainsi il n’aurait pas à diriger !

Et pourtant un chef français de mes proches amis  eut le bonheur de le fréquenter de très près au cours de ses études à Vienne [6].Et par la suite alors qu’il assistait Karajan, puis Solti il rendit visite à C.Kleiber sur son invitation.

Kleiber alors en pleine gloire, le reçoit, puis le jeune directeur d’orchestre l’ayant quitté après un après midi  d’échanges professionnels passionnants, il n’osa pas le rappeler pour le remercier de son accueil. Kleiber en fin de soirée lui téléphona en lui reprochant très gentiment d’avoir omis de signaler qu’il avait rejoint sans dommage son hôtel à Salzbourg : Nous sommes inquiets…Les routes sont parfois dangereuses !

 

Bruno Lemaire   touche  à peine la barres des quarante rayonnants et Carlos Kleiber aurait passé les quatre-vingt  printemps si la mort ne l’avait invité à franchir le pas  l’au delà depuis  2004.Ce recul et le mode de l’évocation comme la presque brièveté du propos invite à la lecture et à l’écoute. Il laisse la parole le plus souvent à son témoin

Le  sous-titre : Une répétition avec Carlos Kleiber, mérite un commentaire avant de conclure. Car répétition en allemand se dit “Probe“.Il s’agit d’un véritable essai, d’une  révision à  tous les niveaux et pas seulement de savoir techniquement sur le bout des doigts la partition en question…Répétition voulait dire tenter (page 66) Oser quelque chose .Il se référait au fac simile des éditions originales. Il était parfaitement prêt et se voulait ainsi à chaque concert.

Carlos Kleiber a déserté la scène bien avant de mourir. Son intuition le guidant et la maladie épuisant en lui toute force de combat, il a fui une ultime fois. Et lorsque l’on reprend l’émission de la chaîne Arte, la vision de ce chalet dans ce village de Slovénie, si simple et si calme  se découpant sur le ciel d’un bleu tendre on comprend que les effets torrides de l’immense travail que s’imposa Carlos Kleiber de se hisser à la hauteur de son génie d’interprète, l’aient comme coupé du monde “courant“.

Au cours de ses concerts, le public quittait le monde “courant“…Au point qu’il arriva de demeurer saisit, interloqué, au point d’oublier d’applaudir durant quelques secondes ! Comme après la  Numéro 6 de Beethoven le 7 novembre 1983 à Munich. Le disque préféré du témoin et complice de Bruno Lemaire.

Pour moi je reste encore dans le sentiment de l’immense désert de l’amour et de la mort attendue par  Tristan et Isolde de R.Wagner et ce que Kleiber et l’orchestre du festival en firent en 74 à Bayreuth. Il nous dit alors, ce jour là, que la vie, l’amour, la mort, la musique  n’ont de sens qu’emmêlés…Et que sans doute tout nos commentaires n’ont pas de sens. Ce qui nous est nécessaire est d’entendre et d’oublier…Une musique absolue.

Amalthée

Bruno Le Maire

Musique Absolue

Une répétition avec Carlos Kleiber

Collection l’Infini de Chez Gallimard    



[1] A ma connaissance et à celle d’autre musicologues et amateurs

[2] Je l’avais enregistré à France Musique, avant de venir sur place à Bayreuth l’écouter.

[3] C.à.d.au niveau de l’ordinaire de la vie humaine…Dédicaces, bousculades, cocktails, public  anonyme uniquement curieux…éditeurs en mal de copies etc.

[4] L’Or du Rhin, La walkyrie, Siegfried et le Crépuscule des Dieux

[5] Anne Sophie von Oter pour une fois semble intéressée par le rôle d’Octavian, elle y est acceptable

[6] Il fit partie du Choeur des Wienersingverein comme baryton au cours de ses études.

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